Les Chroniques d'Air de France
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Chapitre 3 : Les "courses" quotidiennes
Dernière mise à jour le 17 octobre 2013

Les "courses" quotidiennes

Quant aux femmes, ménagères et mères de famille pour la plupart, dont les maris travaillaient à Alger, elles ne disposaient pas, bien entendu, du salon de thé qui aurait pu représenter un équivalent féminin des cafés masculins. Il n'y avait même pas de salon de coiffure pour les dames qui étaient alors obligées de se déplacer à El-Biar ou à Alger pour se faire couper les cheveux et se faire faire une permanente ou une mise en plis, ce qui leur "faisait perdre l'après-midi". Jusque vers le milieu des années 50, où Madame AMATO ouvrit un salon de coiffure pour dames dans un ensemble de six commerces (dont la pâtisserie "Sainte Marie" des Pellegrino) nouvellement construit en face du café "le Normandie", les seules occasions de distraction, plus fréquentes mais beaucoup moins exubérantes que celles dont bénéficiaient les hommes, étaient représentées par l'achat quotidien des produits destinés à l'alimentation de la famille. Ce n'était évidemment pas que cette activité les emplisse de plaisir, mais pour ces épouses et mères au foyer dont on disait qu'elles "ne travaillaient pas", la contrainte de cette charge était compensée par le plaisir de rencontrer les voisines chez les commerçants où, dans l'attente d'être servies, l'occasion de discuter, souvent longuement, leur permettait de prendre leur mal en patience.
Heureuse époque où les supermarchés et les hypermarchés n'avaient pas encore éliminé les petits commerces spécialisés et où il était nécessaire de faire la queue (à Alger, on disait "faire la chaîne") d'abord chez le boucher, puis chez le marchand de légumes, puis chez l'épicier et chez le boulanger !
Il arrivait, parfois, que les conversations se poursuivent à la sortie du magasin et débordent sur le temps initialement prévu pour la préparation du repas des enfants ou du mari. L'explication fournie était toujours très simple : "il y avait un de ces mondes, ce matin chez le boucher ! Et il servait lentement ! Comme si je n'avais que ça à faire ! Et en plus, j'ai rencontré une "charrette", madame X ! Elle m'a "tenu la jambe" pendant plus d'une heure à me raconter ses misères ! Tu parles comme ça m'intéressait ! Impossible de m'en dépêtrer ! Alors je n'ai pas eu le temps de préparer à manger ! Je peux te faire deux œufs au plat. Tu les veux nature ou avec de la longanisse ou de la soubressade ?".
Bien sûr, il aurait été plus efficace d'aller faire ses courses à des moments où il n'y avait pas affluence chez les commerçants. Mais, stratégie concertée ou coïncidence, les travaux ménagers prioritaires (préparer les enfants pour l'école, faire la vaisselle du petit déjeuner, remettre en état les chambres à coucher puis faire le ménage ou au moins "la poussière") faisaient qu'il n'était pas possible d'envisager de sortir de la maison avant 10 heures du matin et tout naturellement, tout le monde se retrouvait au même endroit, au même moment.
Evidemment il aurait été plus raisonnable et plus rationnel de ne faire les courses qu'une ou deux fois par semaine ou d'y consacrer l'après midi, mais l'excuse était toute prête : les fruits et les légumes auraient été moins frais et, à une époque où la glacière était un luxe (alors le frigidaire… !), la viande n'aurait pas supporté la chaleur, et en plus, l'après midi il n'y aurait plus de choix…
En général, on commençait par "faire la chaîne" chez le marchand de fruits et légumes, Ali (on ne l'a jamais connu que sous ce nom). On passait ensuite, juste à côté, chez le boucher, où on recommençait une nouvelle fois à "faire la chaîne". Au début, c'était le seul boucher, de l'agglomération, ensuite deux autres boucheries ouvrirent l'une sur la route de Beni-Messous, l'autre en face de chez "Bubure", dans un petit ensemble de deux à quatre boutiques où, électricien de métier, le père de Roger LÉVY, mon copain d'enfance, installa le Comptoir Electro-Ménager d'Air de France, son magasin de postes de radio (il n'y avait pas encore les transistors mais on n'utilisait déjà plus le terme de T.S.F) à la vitrine duquel étaient exposés les quelques appareils de télévision Schneider qu'il proposait à la vente.
Carte commerciale du C.E.M.A.F. d'Albert Lévy
La première phase de ces courses se terminait à la boulangerie "française" TORRÈS avec Marthe, Muguette et Simone qui, le dimanche, proposait des pâtisseries "françaises" elles aussi (mille-feuilles, mokas, babas au rhum, choux à la crème, éclairs au chocolat ou au café, toupies roses et friables…), un luxe alors peu abordable, réservé aux évènements marquants : anniversaires et grandes fêtes.
A l'angle de la route de Bouzaréah et de la route de Béni-Messous (Rue de Touraine), la boulangerie Torrès, reconstruite après l'incendie qui l'avait dévastée. A gauche, la nouvelle pharmacie Tillot et, entre la pharmacie et la boulangerie, le magasin de tabacs et journaux (de Mme Vialar ?) . A droite, après la vitrine de la boulangerie, mais hors du cadre de la photo, la charcuterie Piris.
Il y avait aussi une autre boulangerie "arabe" celle-là, FERROUKI, qui proposait, plutôt que des baguettes fantaisie réservées aux "européens", des fournées d'un pain simple, le pain "au kilo" que les chefs de famille "arabe" emportaient sous forme de grosses miches avec une tranche ou un quignon pour compléter le poids. Certaines familles européennes dont la nôtre, répartissaient, par souci d'équilibre, leurs achats de pain quotidien, équitablement, entre ces deux boulangeries.
L'achat du pain durait moins longtemps, et on prenait subitement conscience qu'il fallait ramener la viande à la maison car elle risquait de s'abîmer à la chaleur. Il fallait donc aller à l'épicerie "Au Bon Accueil", qui faisait aussi charcuterie, crèmerie et marchand de vin, tenue par Georges et Bérengère NADAL, oncle et tante de celle qui deviendra mon épouse, qui avaient pris la suite de Madame LAMETTA, la grand-tante de mon copain Bernard ADREIT.
En 1960, Renée Dupré, Francis Rambert, Viviane et Danielle Détrez, Christian Nadal et X ? devant l'Epicerie du "BonAccueil" de Mr et Mme Nadal, rue du Bourbonnais
Là, "faire la chaîne" durait beaucoup plus longtemps car ce n'était pas un libre-service et les denrées (beurre, fromage, légumes secs, olives vertes ou noires, saucisses et soubressades douces ou piquantes) n'étaient pas, pour la plupart, proposées pré-empaquetées, en boîtes ou en bocaux. Ces produits devaient être pesés sur une balance à cadran, au fonctionnement de laquelle je n'ai jamais rien compris, et qui donnait le prix de la quantité de marchandise posée sur le plateau en fonction de son poids et du prix au kilogramme. A cette époque où les emballages "jetables" plastiques ou autres, n'étaient pas encore entrés dans les mœurs, le beurre se vendait "à la motte", le lait frais était tiré de grands bidons en aluminium au moyen de mesures d'un litre ou d'un demi-litre, l'huile d'olive ou l'huile "bon goût" (pour qualifier l'huile d'arachide) était tirée de barils en métal et le vin de tonneaux de bois. Il fallait donc apporter ses bouteilles et attendre patiemment que le commerçant, agenouillé devant les fûts, vous les remplisse avec précaution pour éviter tout débordement. Le vin cacheté, produit plus "noble" et surtout plus coûteux, vendu en bouteilles consignées d'un litre (des maisons Eschnauer, Lung ou Borgeaud) ou de trois-quarts de litres (Sidi-Brahim, Vigna ou Domaine de la Trappe), était réservé à quelques rares grandes occasions ou à un petit nombre de connaisseurs.
Ce magasin, bien que tout y fut correctement rangé, était un véritable capharnaüm, par la diversité des produits alimentaires (café Nizière "le roi des cafés", confitures Jeannette et Escla, pâtes alimentaires Ferrero ou Ricci, épices Spigol, boissons gazeuses, limonade ou "gazouze" et le légendaire Sélecto d'Hamoud Boualem, yaourts ou yoghourts Sainte-Marie, fabriqués à Bouzaréah et vendus, à la pièce, en pots de verres consignés) qui côtoyaient des articles des plus variés, allant des cigarettes Bastos, Globe ou Job, aux pelotes de laine et aux articles de mercerie. De part et d'autre de la petite entrée il y avait deux vitrines exiguës, domaine réservé de madame NADAL qui, au moment de la Fête des Mères, disposait élégamment, dans celle de droite, une multitude de menus objets destinés à nous inciter à y investir nos modestes économies : petits miroirs au cadre de plastique coloré, tubes de rouge Baiser ("le seul qui permet le baiser"), petits napperons brodés, vases miniatures en porcelaines, bonbonnières et les inévitables coffrets de flacons violets de parfum Soir de Paris de Bourjois (avec un "j" comme joie), le summum du luxe en raison de leur prix élevé.

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